Retrouver ce qui m’a conduit aux mathématiques
Je repense au moment où j’ai choisi de faire de la recherche en mathématiques. Je me disais que ce serait déjà une belle vie de faire un travail qui ne serait peut-être pas si important, mais dont je pourrais être satisfait. Consacrer ma carrière aux mathématiques.
Pendant quelque temps, vers le milieu de cette année, j’ai commencé à demander à l’IA de m’aider à avancer sur un problème qui n’avait pas grand-chose à voir avec mes propres recherches.
L’IA était tellement puissante. Peu à peu, j’ai remarqué que mon regard sur les mathématiques changeait. Les articles que je voyais autrefois comme des œuvres d’art se sont mis à ressembler à des produits industriels, à des choses qu’on pouvait fabriquer en série.
À cette époque, je n’avais pratiquement plus aucune maîtrise de ce que l’IA générait. Je ne regardais pas en détail quels résultats elle avait obtenus ni quelles démonstrations elle avait menées à leur terme. Elle allait trop vite. Tout ce que je comprenais de son travail se limitait au compte rendu qu’elle me remettait chaque fois : quels raisonnements elle avait achevés lors de cette étape, et ce qui restait à résoudre. Au-delà de cela, je ne savais rien de son travail. Je n’avais aucun moyen de le maîtriser ni de l’évaluer, et il n’était pas question pour moi de le publier. Je pense que la responsabilité minimale d’une personne qui fait de la recherche en mathématiques est de répondre de ce qu’elle produit.
À ce moment-là, je ne tirais plus beaucoup de plaisir des mathématiques. Chaque jour, je suivais avec excitation la mise à jour de tel ou tel modèle, la victoire de tel autre sur FrontierMath, puis je me précipitais pour l’essayer et voir ce qu’il donnait.
Plus tard, je me suis rendu compte que je n’aimais plus les mathématiques comme avant. Je me focalisais de plus en plus sur les résultats. Alors, j’ai décidé de changer :
Si j’avais commencé à apprendre les mathématiques pour y trouver de la joie, pourquoi laisser l’anxiété me faire renoncer de mon plein gré à cette capacité si difficilement acquise de la ressentir ?
J’ai commencé à repenser ma relation à l’IA. Lorsque je lisais des articles, j’ai cessé de lui demander de produire des notes d’accompagnement et je suis revenu aux textes originaux, que je travaillais lentement. J’ai aussi cessé de lui demander de résoudre des problèmes, pour me tourner vers des recherches hors de mon domaine qui m’intéressaient. Quand je rencontrais quelque chose que je ne comprenais pas, je continuais à interroger l’IA, mais mon état d’esprit avait changé. Je ne lui demandais plus simplement de résoudre le problème à ma place. Je l’utilisais comme un moteur de recherche, en revenant à mes méthodes d’homme des cavernes.
Ralentir rend la pression de l’époque un peu moins étouffante.
Que cela nous plaise ou non, nous sommes tous entraînés de force dans un bouleversement d’une brutalité extrême, sans pouvoir discerner l’avenir. Cela vaut aussi pour ces figures des mathématiques que l’on présentait autrefois comme le sommet de l’intelligence humaine. La beauté mathématique et les idéaux auxquels nous tenions ont été impitoyablement écrasés par le rouleau compresseur de l’époque. Je peux faire lentement des mathématiques et prendre plaisir au cheminement, mais l’époque ne m’attendra pas.
Mon conseil personnel serait de ne pas pousser trop loin l’exigence de pureté, sans pour autant renoncer entièrement à sa vie intérieure. Nous pouvons travailler sur un problème qui nous intéresse et avancer lentement, tout en recourant à la technologie pour produire des articles de grande qualité. Les deux ne sont pas incompatibles. Mais, pour l’instant, je continue de penser que la responsabilité minimale d’une personne qui fait de la recherche en mathématiques est de répondre de ce qu’elle produit. Même si l’essentiel de votre travail a été fait par l’IA, vous devez en connaître tous les détails et être capable de vous en porter garant.
Séparer ses centres d’intérêt de son métier. Nous pouvons exercer la recherche en mathématiques comme profession, tout en pratiquant aussi la recherche mathématique traditionnelle comme loisir, en avançant pas à pas et en prenant plaisir au processus. Le travail, c’est le travail. La vie, c’est la vie.
Les mathématiciens de la génération précédente pourront peut-être amortir le choc grâce aux ressources, à la position sociale et aux titres qu’ils ont accumulés. Mais nous, que devons-nous faire ? Les jeunes qui commencent à peine leur chemin doivent avoir une productivité de premier plan.
À vrai dire, depuis tout ce temps, je ne sais pas très bien où j’en suis. Mais je ne veux pas perdre une nouvelle fois mes idéaux. Faire des mathématiques avec l’IA est la direction que prend notre époque. Cela n’empêche pas de réserver chaque jour du temps à mes propres recherches à l’ancienne, comme une activité parallèle qui enrichit la vie.
Revenir à ce qui m’a conduit ici me donne l’impression de rajeunir. Je retrouve une forme d’émerveillement enfantin, cette sensation de mes années d’études où une belle démonstration me faisait applaudir de joie et me laissait enthousiaste toute la journée. C’est cela que je veux.
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